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"L’impasse du procès de Simone Gbagbo est celle d’un procès en sorcellerie"



Les médias de tous horizons l’ont constaté : le procès de l’ancienne première dame ivoirienne Simone Gbagbo est dans une impasse. L’accusée et ses défenseurs ont décidé de ne plus comparaître, et le juge a choisi de continuer le procès sans eux, avec en guise de tout gage de crédibilité la désignation d’un avocat commis d’office qui sera, si l’on a bien compris, payé pour aller contre la volonté de sa « cliente ». Il est important de comprendre ce qui divise les parties à ce procès. Pendant de nombreuses semaines, les témoins à charge ont défilé à la barre, certains s’embrouillant dans des déclarations fantaisistes ou contradictoires, ce qui pousse naturellement à s’interroger sur le sérieux de l’instruction qui leur a permis d’intervenir dans un dossier aussi important malgré leur absence manifeste de crédibilité. Naturellement, après l’Accusation, la Défense devait citer à comparaître ceux dont elle estime qu’ils ont des choses à dire pour éclairer la Cour. Et c’est là que la crise est survenue : les hautes personnalités conviées à venir dire leur part de vérité n’ont pas voulu se présenter ; le procureur et le juge se sont comportés en complices de leurs dérobades.
 
Maître Rodrigue Dadjé, avocat principal de Simone Gbagbo voulait entendre Guillaume Soro, chef militaire des Forces armées des Forces nouvelles (FAFN) rebaptisées Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), qui ont combattu contre l’armée régulière durant la douloureuse guerre postélectorale de 2010–2011. Il voulait aussi entendre le chef d’état-major des forces dites « pro-Gbagbo » de l’époque, Philippe Mangou, qui a été nommé par Alassane Ouattara comme ambassadeur au Gabon, ainsi que Brindou M’Bia, chef de la police sous Gbagbo maintenu sous Ouattara, et Edouard Kassaraté, patron de la gendarmerie sous l’ancien président nommé par son successeur ambassadeur au Sénégal. Le malaise suscité par cette invitation à témoigner est révélateur d’un malaise plus grand, qui transparaît aussi dans les procès à La Haye de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé. Dans les deux procédures, les procureurs tentent de démontrer la culpabilité de dirigeants de haut niveau dans des crimes d’Etat supposés, sans pour autant établir une chaîne de responsabilité qui va du bas vers le haut. En gros, la CPI et le Tribunal d’Abidjan accusent Laurent et Simone Gbagbo d’avoir ordonné le massacre de sept femmes qui manifestaient pacifiquement à Abobo. Mais ils ne savent pas quel soldat de quelle force a appuyé sur la gâchette ou lancé l’obus qui leur a ôté la vie. Ils ne savent pas quel chef militaire intermédiaire et quel chef de corps ont donné (ou pas) des instructions criminelles pour arriver à ce résultat. Mais cela ne les empêche pas de remonter très haut dans la hiérarchie civile de l’Etat (pour Laurent Gbagbo) ou en dehors de la hiérarchie officielle de l’exécutif (pour Simone Gbagbo, qui était une parlementaire et n’avait d’autorité sur aucun bataillon). Tout se passe comme si une « bavure » isolée d’un soldat ou une dérive isolée d’une ou de plusieurs unités soumises au stress de la guerre n’est même pas envisageable. On ne sait pas qui a tué. On ne sait pas comment, on ne sait pas pourquoi. Mais on sait qui l’a envoyé. C’est la logique même du procès en sorcellerie. Les plus hauts dignitaires de l’armée qui est accusée d’avoir commis des crimes contre l’humanité sont libres, et ont été paradoxalement été promus. Aucun tribunal, aucune commission d’enquête ne leur a jamais demandé de s’expliquer sur ce qui est reproché à leurs hommes. Nous sommes face à un crime sans assassins. Ce n’est pas sérieux. Le fait que Guillaume Soro se refuse à comparaître répond lui aussi à une certaine logique. A Abidjan comme à La Haye, les procédures judiciaires jusqu’ici unilatérales dessinent volontairement ou pas le tableau d’une guerre avec un seul antagoniste. La guerre est pourtant un ensemble d’interactions entre belligérants, et il faut mettre en cause et interroger les deux parties pour savoir qui a fait quoi et comment. Le « commando invisible » et d’autres unités pro-Ouattara étaient présents à Abobo, où sont mortes les sept femmes. Ne pas enquêter sur leurs opérations en même temps que sur celles de l’armée qu’ils combattaient, ne pas chercher à savoir avec certitude si leurs éléments étaient en position de tuer ou de mettre en danger les sept femmes, revient à se mettre volontairement dans une impasse totale.
Serge Aka
Lundi 21 Novembre 2016


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